mardi 3 mars 2015

Lettre à un Islamisant en partance pour le djihad.

Pour garder l’amitié de ton nouveau groupe de faux amis, voilà deux ans à peine qu’il fallu renoncer à jamais à ta profession d’artiste.  Et brûler solennellement ton diplôme de hautes études en ton domaine.  Ta shahada comme ils disaient.  Ta shahada du diable.  Je ne me souviens plus si c’était un diplôme en peinture, en musique, en cinéma, en aménagement de vitrines, ou en design de sites internet.  Je n’ai pas la mémoire des métiers, seulement celle des visages et des voix, de toute façon ton histoire est celle de tant d’autres.  Ne plus toucher aux arts, ne plus toucher au domaine du seul Créateur, c’était la condition pour prononcer ta profession de foi mahométane.  Ta shahada comme ils disent, la bonne, la vraie. Ce tout autre diplôme à produire désormais.  Ce diplôme de Dieu pour postuler de tout autres emplois.

Voilà à peine deux ans que tu priais, par oeuvre d’art érotique interposée, la déesse Isis de te faire l'amour que les filles te refusaient.  Ça je m’en souviens car j’ai toujours eu un faible pour tout ce qui s’appelle paganisme.  C’est le terme dont les religieux au pouvoir politique se servent pour détruire les cultures trop empreintes de douceur de vivre.  C’est le terme dont ils se sont toujours servi chez moi pour m’humilier à travers tous mes ancêtres.  Et te voilà soudain de leur côté.  Voilà maintenant que tu veux aller combattre pour l’État Islamique de l’ISIS, ce fameux califat qui fait maintenant ses ravages et ses destructions d’oeuvres d’art bien au-delà de l’Irak et de la Syrie.  Tu n’as pourtant ni les moyens économiques, ni le courage physique de faire le voyage jusqu’à Mossoul par le détour illégal de la Turquie.  Si les petits jeunes des cités le font, c’est grâce au pécule et aux muscles que procure l’apprentissage de la délinquance dès l’enfance.

Or toi, tu viens d’un bassin de population bien moins stimulant à cet effet.  En effet, ton milieu de bourgeois d’origine bohème t'a procuré la belle éducation, la belle culture, la belle espérance de vie qu’il faut pour se mesurer à ses plus beaux rêves.  Ils t’ont tout donné, sauf un avenir. Sauf le monde qu'il faut pour mettre en valeur le beau personnage qu'ils t'ont voulu faire devenir.

Tu es celui de mes amis qui a fait, je crois, un doctorat en cinématographie et dont aucun studio ne veut.  À moins que ce ne soit en théâtre classique, en cette ville qui vient de fermer sa dernière scène. Tu pourrais bien être grand acteur tragique.  Humoriste.  Caricaturiste.  Décorateur.  Tu es si créatif, tu as donné dans tant de sortes de belles oeuvres pour face au mauvais vent que te voilà un génie universel.  Hélas, en exerçant tant de talents tu as négligé de te faire des réseaux de contacts.  Tu t'es pris pour un grand artiste souverain, du genre à même de dire leurs quatre vérités à tous les puissants.  Et tu t'es retrouvé sur toutes les listes noires.

Tu en veux maintenant à tes gens de t’avoir fait grandir dans des rêves qui étaient somme toute les leurs. Des rêves sans emploi au sein de ce nouveau système impitoyable du monde.  De ce monde unifié tant rêvé, réclamé et voté par eux-mêmes pour leur tout petit confort et leurs beaux voyages exotiques de temps en temps.  Des rêves ne recouvrant que leur propre manque de rigueur intellectuelle et morale, des psychoses qu'ils comptaient laisser à toi le soin de démêler.  Tu leur en veux de ne pas t’avoir enseigné plutôt la réalité vraie, l’art d’écraser les rêves de tout un chacun à la ronde pour grandir toi, ainsi qu’il est de rigueur sur le vrai chemin de la réussite des puissants.  Tu ne veux donc pas déclarer tes intentions à tes gens et à ton pays avant d’avoir la certitude de pouvoir commettre l’irrémédiable, pour bien les punir.

Tu veux pouvoir toucher aussi le plus longtemps possible tes allocations, par dépôt bancaire automatique.  Maintenant ta nouvelle religion te permet d’en toucher au nom de plusieurs identités factices, quand une seule ne suffit plus en raison des compressions budgétaires des états.  Tu veux surtout pouvoir compter sur elles pour le retour, si ton projet de bravade devait faire long feu.  Si ces mentors qui t’ont promis des émoluments de princes combattants, devaient se révéler être des menteurs, et te faire les poches plutôt.  Tu vas donc te contenter d’un billet de touriste à rabais pour Marrakech, avec trois nuits pour la forme dans une auberge de la médina.  Là, tu pourras passer incognito, en jeune rêveur d'aventures vendues parmi tant d’autres.  Tu t'y feras surtout proposer des babouches, du kif, des femmes nues sous leur voile noir.  Et aussi des garçonnets, à enfiler l'un après l'autre comme des perles, c’est dit texto dans le Coran.  Mais le troisième jour, tu prendras sans façon un des minibus en partance pour Midelt, bourgade sise au cœur des flancs rocailleux du Haut-Atlas.

Là, à l’ombre des falaises et des genévriers, de riches guerriers de ta connaissance t'attendent pour le partage d'un premier butin initiatique.  Moi qui viens de cette région, moi qui connais tes nouveaux faux amis, je tiens ici à t’informer de ce qui t’attend là-bas exactement.  Pour mériter ce butin, pour mériter le haut salaire promis par le Califat, il te faudra trancher bien plus de têtes d’infidèles que tu ne crois.  Et défoncer bien plus filles d’infidèles que nécessaire à ta jouissance.  Contrairement à tes craintes par ailleurs les plus légitimes, ce sera un assaut sans effort militaire aucun.  Sans inconfort aucun non plus du genre qu'éprouverait un douillet comme toi, qui n'a jamais connu la vie de tranchée.  Ces gens-là connaissent bien tes limites et les utiliseront plutôt que de te les faire dépasser.

Le seul ennemi à abattre sera un autocar vacancier allant là passant, et à faire chavirer.  Un autocar de retraités et de petites chanteuses de coins des rues.  Des proies sans recours, sur lesquelles tu pourras t'exercer sans crainte.  En effet une institution financière américaine gérant les rentes de ces gens, n’aura pas manqué d’appeler ton caïd par cellulaire satellite.  Cela une fois le départ depuis Fez du contingent prévu signalé dans l’autre sens par l’agence de voyages à rabais.  Sache que tu pénètres plus avant dans une foi sans miracle et sans hasard.

Ton supérieur en religion ne te demandera aucun des actes généreux et improbables par la gloire desquels tu voudrais entrer au rang des braves.  L’honneur chevaleresque dont tu voudrais te faire décorer est inconnu de ces gens.  C’est même pour eux un concept croisé.  Une autre idolâtrie de plus à éradiquer avec extrême rigueur, pour mériter de leurs valeureux prédécesseurs.  On te demandera simplement de donner, par un usage concret du couteau et du pénis, d’authentiques preuves de haine.  D’authentiques preuves de ta détestation de tous les preneurs de trop bon temps en ce bas monde dont tu fus.  De tous les artistes dont tu fus.  De tous les bohèmes dont tu fus.  De tous les esthètes dont tu fus.  De tous les trop rêveurs dont tu fus.  De tous les trop viveurs dont tu fus.  De tous ces gaspilleurs de paradis, ainsi que ton nouveau Dieu dit les détester à pleines pages de Coran.  Il te faudra prouver par des actes que tu ne fais pas que le dire, car tu as tu as toi-même un lourd passé d’esthète.

Il te faudra prouver ne pas être au nombre des Hypocrites fustigés à cet effet dans une sourate spécialement consacrée à eux.  Étant entendu que ces hypocrites ne sont pas les menteurs pour la victoire et le profit, menteurs qu’il faut au contraire bel et bien être.  Mais bien ceux qui croient pouvoir déguiser leur manque d’ardeur à combattre l’infidèle par une belle piété, par de beaux élans du coeur.

En effet, comme tes supérieurs t’ont assuré, cet État Islamique que les téléspectateurs du monde entier ont vu naître et croître presque sans réagir en Irak et en Syrie, tant le triomphe du mal dans le monde leur est devenu normal, cet état sans nation parlant par lui, cet état sans pays épargné lui, cet sans peuple croyant en lui, cet état sans culture reconnue par lui, cet sans musique permise par lui, cet étant sans frontière respectée par lui, sans cet état sans légitimation officielle aucune de la part de quelque autre état que ce soit, cet état déjà pourtant au faîte des refuges financiers outre-côtiers, cet état qui ne compte que des sous, des cadavres et des ruines de chef d’oeuvres saccagés à dessein, cet état accepté par tous à la manière d’un cancer incurable déclaré tel par les experts, cet état terminal excusé par les uns et expliqué par les autres en raison du gâchis politique sans fin opéré par les grandes puissances, cet état qui t’appelle au carnage, et à l’appel duquel tu voyages, multiplie déjà ses cellules mortelles dans tout l’arrière-pays du Sinaï, de l'Égypte, de la Lybie et du Maghreb.

Tu te crois, dans cette ambition d’aller combattre la civilisation même qui t’a fait naître et grandir, investi d’un courage surnaturel.  D’un courage que seul procure la rage d’avoir été trahi : effectivement, tu fus nourri toutes ta vie de fausses promesses.  Tu crois ta rage un courage que seul donne la vraie foi ainsi que tu la conçois désormais.

Moi qui te connais bien et qui suis resté ton ami, je tiens à t’assurer que le coup que tu entreprends là ne relève d’aucune bravoure, d’aucune dignité.  J’y vois plutôt un exercice d'extrême écrasement intérieur, d’extrême cynisme, d’extrême bassesse.  Une démarche de renoncement non même pas à tes caprices, mais à tout espoir d’un monde plus vivable pour ceux qui vont te suivre.  Un geste de totale compromission.  Un acte de haute trahison.  De haute trahison de ce qu'il y a de plus beau et de plus vrai en toi.  De haute trahison de tous ceux qui par le passé et même encore présentement ont eu foi en toi.  De haute trahison au profit non pas des démunis de ce monde, mais des puissants les plus ivres et décidés à les asservir tous.  De trahison d’autant plus haute qu’elle te promet la lune et dit monter jusqu’au ciel.

En premier lieu, tu as pris pour modèle des gens au rang des plus lâches de ce monde, par nature, par formation et par vocation.  Des gens qui n’ont à t’offrir pour enseignement que la formulation politique la plus parfaite jamais écrite du fatalisme absolu.  Et pour gymnastique que la mise à plat ventre de soi et du monde entier devant l’inacceptable.  Non pas devant l’inacceptable pour le monde des injustes que tu voudrais défier, mais devant l’inacceptable à ton propre coeur.  Devant l’inacceptable à la plus élémentaire décence.  Devant ce qu’il faut qu’il faut pour la plus grande gloire des furieux et les plus grandes affaires des rapaces.  Devant un degré de laideur et de sordide que seul accepte un être intérieurement décapité, décérébré.

Tu crois avoir fait rencontre de guerriers célestes, de guerriers prêts à périr pour que justice divine se fasse.  Tu ne vois pas que la seule guerre en laquelle ils croient, la seule guerre qu’ils aient menée depuis toujours, est la sale guerre.  La guerre de tous contre tous pour la survie aux dépens de tous, pour le pouvoir de vie et de mort sur tous.  Ils n’ont pas d’autre loi divine à t’enseigner et à imposer partout que celle-là.  La loi qu’imposa le désert de leurs origines à leur existence de pillards.  La loi qui imposa le désert partout là où ils la proclamèrent.  La loi sous le char d’assaut de laquelle ni un brin ne pousse plus, ni un vers ne sonne plus.  Regarde, c’est écrit texto!

Arrête un peu ta récitation.  Interromps un peu ton Coran.  Coupe le courant.  Tais ta fanfare intérieure.  Détends-toi.  Prends un café de moins.  Prends même un verre en cachette s’il le faut, ou encore un joint.  Prends surtout de bonnes et longues respirations, sans forcer.  Prends le temps d’écouter ta plus petite voix intérieure plutôt, celle-là seule qui parle sans violence.  Rabat tous les autres discours qui résonnent dans ta tête, surtout les choeurs de voix en groupe.  Coupe tout bruit de fond.

Et puis rouvre les yeux.  Regarde un peu autour de toi.  Regarde aussi un peu en toi.  Regarde passer tes souvenirs en réagissant le moins possible. Regarde-les défiler comme on regarde un programme télévisé le volume mis à zéro pour en constater la vacuité.

Si tu es entouré de trop de croyants, tu peux faire cet exercice sur ton tapis de prière, ils n’y verront que du feu de Dieu.  Demande-leur alors de se taire, ils ne pourront que consentir respectueusement.  Qu’importe que ton intention soit hypocrite, elle les disposera d’autant mieux.  Note bien ce que leurs mains font.  Note les coups bas que les mains de tous ces gens ont toujours faits abstraction faite de toutes leurs khoutbas.

Ces combattants-là qui t’ont charmé, les as-tu jamais faire de coups d'éclat pour terrasser d’une divine surprise des riches et des puissants?  Les as-tu jamais vus kidnapper des patrons, comme faisaient encore certains guérilleros du temps des drapeaux rouges? Les as-tu jamais vu prendre revanche sur des violeurs d’enfants-esclaves, comme Phoolan Devi la reine des intouchables Indiens? Les as-tu jamais piller des châtelains et détrousser des marchands pour distribuer aux pauvres comme Robin des Bois? Les as-tu jamais vu bouter les publicitaires anglais et américains hors de leur pays comme Jeanne d’Arc?  Les as-tu même jamais vu prendre le risque de cambrioler des villas de rupins à la manière d’Arsène Lupin?  Que non pas!  Ils jugent plus utile et plus sûr de s’emparer en douce de l’ordinateur d’un étudiant qui va passant.

Ces gros consommateurs d'armes sophistiquées et de services de renseignement électroniques frapperont-ils leurs fournisseurs? Ces gros revendeurs de butin et de pétrole volé détrousseront-ils leurs bons clients?  Ces acteurs mondiaux bien trop mauvais pour la fiction enverront-ils leurs avions piégés abattre les tours des châteaux-forts de leurs commanditaires? Oh que non!  Ils les enverront le cas échéant là seulement où leurs commanditaires auront fait commande d’envoi.

Au départ de leur démarche de conversion religieuse, ce sont non pas des chercheurs de Dieu ou de points d’eau, mais de fortune et de succès.  Tu seras étonné du grand nombre parmi eux d’ingénieurs compulsifs en chômage.  Tu le seras moins des entrepreneurs en faillite frauduleuse et des bureaucrates de régimes déchus qu’ils furent bien souvent aussi.  Tous ces gens formés à grands frais par l’Occident dans un matérialisme trop pur et dur pour lui-même, ne comptent mettre en oeuvre aucun miracle.  Aucun fait improbable ou contraire aux lois normales de ce bas monde, et encore moins du marché.

D’ailleurs le propre de cette foi, ainsi qu’il me faut répéter, ainsi que c’est son dogme premier, est d’être une foi sans miracle.  Sans puissance autre que politique.  Sans force autre celle des armes, sans motif autre que celui du gain, sans aiguillon autre que celui de la chair.  Sans le bref d’assassinat pour ses apostats, elle mourrait de sa plus belle mort.  Sans l’indulgence plénière pour tous les pillards versant leur quote-part, sa richesse redescendrait à quelques chèvres, quelques femmes, quelques chameaux.  Sans le plein feu vert pour les prédateurs sexuels prenant exemple sur les valeureux prédécesseurs, sans ce Coran nocturne et somme toute bien plus beau et vrai que sont les Mille et Une nuits, l’attrait inimitable de ses versets auprès des foules serait celui des vers d’un vieux hippie auprès des filles.  Tous les théologiens qui t’entourent ne cessent de justifier les articles les plus controversés de leur doctrine de cette manière bien prosaïque.  Ces diplômés du triste savoir préfèrent comme tous les médiocres s’en tenir aux résultats sans risque des calculs coût-bénéfice les plus bas.

Ils préfèrent s'en prendre, à dix ou douze malfrats armés contre un faible, un vieux ou un infirme, à des artistes comme tu rêvas d’être, à des rêveurs comme tu fus naguère, à des femmes comme tu aimas naguère, à des enfants comme tu cherchas à rester, à des êtres trop sensibles comme on te reprocha d’être, à des êtres trop instruits comme on te jalousa d’être, à des trop peu conformes à tout ce que tu détestes, ils s’en prennent à toutes ces proies faciles de manière à mieux séduire encore les plus donnants, les plus voleurs, les plus menteurs et les plus experts à séduire les masses.  De manière à mieux séduire que ces médiocres ne détestant rien tant que le talent rebelle à leur importance durement conquise.  Que l’art qui donne à trop de marjos et trop de barjos qu’ils écrasent une grandeur d’un autre ordre que le leur.

Ces nouveaux porteurs de drapeaux noirs n’ont rien à voir avec les anarchistes du temps de Léo Ferré.  Ils ne s’en prennent pas aux gros assis, pas aux gros exploiteurs de main d’oeuvre à rabais.  Ils ne s’en prennent pas non plus aux politiciens roublards et hâbleurs qui s’accordent de primes de départ pharamineuses.  Ils s'en prennent aux caricaturistes, aux irrespectueux, aux trop rieurs, aux trop souriants.  Penses-tu vraiment que ces combattants-là, en décapitant tant de blasphémateurs, en égorgeant tant de satyres, en lapidant tant de trop jouisseuses, défendent à bon droit la foi et l'honneur du milliard et demi d’habitants désemparés des bidonvilles du Sud et des cités du Nord dont ils réclament les âmes, comme ils nous cassent tant les oreilles depuis leurs mégaphones haut perchés? Le tracé d’un dessin impie jetterait tout ce pauvre monde dans la rue plus nombreux qu’une multiplication par deux du prix du blé dur et des pois chiches?  C’est du moins ce que montrent leurs preneurs de vues, c’est ce que chantent les médias alignés aussi, ceux des impies comme ceux des pies selon ta foi.  Allons donc, c’est trop beau pour être vrai, du point de vue de l’argent s’entend.

Ces combattants-là ne mènent en fait aucun combat digne de ce nom, au bout duquel soit une victoire peu évidente, du genre pour lequel il faut prier.  Il font plutôt sans aucun suspense, le plus automatiquement du monde, un boulot.  Un boulot qui pour salissant qu’il soit se déroule toujours selon sa marche écrite.  Un boulot d’usine ou plutôt d’abattoir boulot le plus sale des rentiers les plus pourris que la terre ait jamais portés, des capitalistes les plus parasitaires que ce mode de production ait jamais exaltés, des hôtes des tours les plus hautes, les plus chères et les plus polluantes dont le monde se soit jamais hérissé.  Ces combattants-là se sont donné essentiellement pour mission, pour la plus grande gloire des grands et des possédants, de pourrir la vie des petits, des faibles et des rêveurs qui s'obstinent encore à espérer en un monde moins injuste, moins reptilien.

Ces combattants-là ne mènent pas une guerre sainte contre le vice.  Bien au contraire, tous les vices leur sont de bonne guerre.  Pour attirer des recrues en premier lieu, ne serait-ce qu’à travers tous les fantasmes évoqués pour le repos du guerrier éternel.  Des satisfactions brutales du même acabit exactement que dans les clubs de nuit des gangs, une fois le butin réparti par le chef : des filles faciles, des drogues à gogo, des rivières de vin, des coffres remplis d’or où puiser à l’infini, des garçonnets à enfiler comme des perles.  Toutes choses qu’on peut se permettre dès ce bas monde si toutefois l’on parvient au grade de sultan : il faut alors procurer des illustrations grandeur nature de ce paradis pour raffermir la foi ambiante.  Les vices les plus bestiaux leurs sont autant d’alliés pour ramollir le camp adverse aussi.  Autant que la discipline meurtrière qu’ils infligent à leurs propres troupes, à leurs propres populations.  La guerre sainte qu’ils mènent, c’est la guerre sainte contre la vie.  C’est l’évidence même mais on n’a pas le droit de le voir.  Sous peine d’être classé parmi les intolérants, parmi les empêcheurs du vivre-ensemble.

À une autre époque pas si lointaine, on disposait d’un terme adéquat pour désigner de telles brutes sans courage aucun.  On les appelait les fascistes.  On leur rappelait qu’ils avaient quand même été défaits au terme de la dernière guerre mondiale, quand une autre idéologie les avait rassemblés.  Quand une autre doctrine leur avait fait la promesse d’un monde à asservir, de victimes sans défense à regarder se tordre.  Un fasciste, c’était un militant sans principe aucun autre que le plus intense effet de terreur sur le plus grand nombre.  Et surtout, frappant en accord parfait avec ce genre de possédants sans principe aucun autre que leurs plus pharamineux profits aux dépens du plus grand nombre.  Des chiens tout juste bons à hurler et mordre avec les loups.

Mais aujourd’hui, cet épithète de fasciste, ou encore de sous-chien, on le réserve par décret aux derniers défenseurs des petites cultures.  Aux chanteurs de charme des petites entités nationales en déroute.  Aux manières de vivre désuètes, aux réflexes passéistes, aux tenants de modes révolues que tous les experts diplômés s’entendent d’un accord non moins parfait pour extirper au sud comme au nord, en Kabylie comme au Québec, au Cameroun comme en Bretagne, en tant que miasmes dangereux pour le progrès, pour la suite de la civilisation.  À extirper en premier lieu par les attraits de la démocratie, des droits de l’homme, et surtout des slogans de la publicité à l’américaine.  Et si rien n’y fait, si les gens s’accrochent trop à des modes révolues, par le despotisme éclairé des dictateurs à l’écoute des forces du progrès.  Et si rien n’y fait encore malgré tout, si les petits peuples s’obstinent à ne pas vouloir avancer, par la terreur du djihad islamique, dont on sait qu’au moins, au temps de son apogée, il mena à la civilisation la plus brillante de son époque, celle de Baghdad et de Cordoue, dont les dictateurs pour sanguinaires qu’ils fussent s’entouraient d’experts et pratiquaient le multi-culturalisme.

Tu as eu si longtemps si peur de te faire traiter de fasciste, que tu t’es fait un point d’honneur de vomir tout l’art vernaculaire de ton pays.  Tu t’es cru du genre à faire dans la grande culture digne des musées et des salles de concert.  Pas dans celle des fêtes de village, des carnavals ou des pèlerinages aux sources miraculeuses.  Non plus que des réunions d’adolescents pustuleux autour d’un feu de camp ou dans une brasserie. Tout cela, as-tu cru devoir savoir d’un savoir historique breveté, fut le vivier même de l’idéologie fasciste.  De l’idéologie de ressentiment anti-élitaire qui mena à l’Holocauste.  Or toi tu te voulais d’élite.

Si ta démarche en est une d’extrême lâcheté, c’est là justement.  C’est en raison de la crainte du qu’en dira-t-on, de la dictature de la rumeur qui a toujours sévi en toi.  Et non pas en premier lieu du fait des autres lâches venus d’ailleurs qui t'ont ensuite entraîné par loi de gravité.  Tout ton être pourrissait bien avant que tu n'en eusses anobli sa pourriture religieusement.  Ta tête faisait encore dans les idées généreuses et dans les projets de société, mais ton coeur faisait déjà dans le cynisme et la démission.

Entre autres, tu avais convenu que la culture vernaculaire de ton pays ne méritait que plus de haine bien-pensante.  Que ta plus permanente position du missionnaire devant chacune de ses manifestations.  Pour savoir prendre les tiens en flagrant délit de vulgarité ou de maladresse, il te fallait parler au nom de l’universel et de la perfection.  Tu exécrais la vulgarité anglo-américaine car encore beaucoup trop aimée de ton propre peuple.  Il te fallait un autre langage ne lui accordant aucune grâce.  Le chic parisien pouvait bien faire en attendant.  Mais rien qu’en attendant quelque chose de plus agréable à ta langue et plus dur pour tous les tiens.

Le ver était dans ton coeur.  Tu aspirais à ne plus vivre que dans le sens du concert de la rumeur sociale mondiale.  Dans le sens des blâmes pleuvant du plus haut des tours d’ivoire jusqu’à travers les téléviseurs des cités.  Dans le sens des louanges montant du plus creux des zones de non-droit jusqu’au sommet des tours d’argent.  Tu blâmais déjà sans le savoir pour l’émetteur suprême de tous ces blâmes.  Tu vénérais déjà sans le savoir le récepteur suprême de toutes ces louanges, devant qui Dieu lui-même reçoit l’ordre de se prosterner.

Tu ne voulais pas être au nombre des perdants.  Tu voulais être au nombre des prudents, des rusés.  Tu voulais bien être au nombre des artistes certes, mais des artistes de haut vol, des artistes à même de regarder vivre de haut leurs états d’âme par d’autres.  Pas du genre à les vivre eux-mêmes jusqu’au bout jusque sous les ponts ou dans un asile, comme tant de romantiques du dix-neuvième siècle.  Tu aurais en premier lieu un bon public de fidèles pleurant sur tes paroles les meilleures, tu ne pleurerais pas pour séduire un public.  Tu t’es donc limité à la culture des experts.  Pour mieux défendre les affligés certes, mais surtout pour ne jamais ressentir l’affliction toi.

Tu voulais bien être au nombre des optimistes, des pionniers, des bâtisseurs, de ceux par qui les belles choses viennent au monde.  Mais des bâtisseurs lucides et sûrs de leurs plans.  Pas des bâtisseurs-aventuriers s’étant tous fait voler leurs idées, leurs contrats et bien souvent leur vie dans leur élan, par de plus rusés les ayant vu venir.  Pas des militants payés par les pervers escomptant les effet pervers mêmes de leur feu sacré, comme tant d’utopistes du vingtième siècle.  Tu aurais en premier lieu un bon public fidèle marchant pour tes idées les plus chères, tu ne marcherais pas pour séduire un public.  Tu t’es donc limité au langage des gagnants.  Pour mieux défendre les perdants certes, mais surtout pour ne jamais rien risquer de perdre toi.

Tu te prenais pour un des ces humanistes de la Renaissance, un esprit aussi universel que possible, à même d’exceller dans toutes les formes d’art.  À même d’épanouir tous leurs talents, bien à l’ombre protectrice d’un mécène assez éclairé pour le protéger des viles intrigues.  D’un despote éclairé du genre qui par ailleurs se fait fort de détruire la culture du petit peuple sous sa gouverne  Pour sa plus grande efficacité aux tâches d’exécution qui sont les siennes, et pour protéger les génies de son anti-intellectualisme fasciste foncier.  Au premier rang de ces régimes éclairés selon ton fantasme, il y avait eu le Califat de Baghdad.  Tu ignorais qu’il avait été une réussite intellectuelle surtout de la part des Chrétiens du Levant, plus rusés à composer avec lui qu’avec Constantinople.  Il y avait eu celui de Cordoue, dont tu ignorais qu’il avait été une réussite économique surtout de la part des juifs, alors majoritaires dans toute l’Andalousie.

Longtemps, tout au long de tes études universitaires qui n’en finissaient pas, faut de contacts, faute de contrats, tu restas sans public.  Mais au moment de l’obtention de ton doctorat, tu avais fini par attirer non seulement l’auditoire mais tes mécènes rêvés.  Des gens très diplômés, très cultivés, venus de loin.  Des gens qui t’écoutaient religieusement, sans te contredire autrement que dans le sens d’une plus grande précision à tes propos.  Des gens qui te prenaient en pitié ton génie de rester aussi méconnu au sein d’un peuple aussi dégénéré.  Aussi colonisé.  Aussi servile envers ses maîtres de toujours, les anglo-sionistes.

Pas les juifs, qui à l’état naturel étaient une belle secte de l’Islam un peu plus ancienne et capricieuse que les autres.  Pas les Anglais, qui s’étaient libérés du joug de Rome pour avoir compris les principes les plus chers à l’Islam.  Entre autres la lecture des écritures sacrées par tous, et le droit pour chacun de les entendre à sa manière en les lisant sans devoir s’en remettre à un prêtre.  Mais les anglo-sionistes, des sorciers ni juifs ni chrétiens pratiquant une magie noire dont seul pouvait neutraliser les mauvais sorts le courant électrique même qu’on allume en soi en récitant le Coran.  Quand tu eus remarque que cette récitation procurait en toi la bonne vibration voulue pour passer une journée de plus sans dépression face à la contemplation de tant d’injustices et tant de méfaits dans le monde, tu t’es mis à la pratique intensive de l’arabe classique et tu as procédé à toutes les formalités d’une démarche de conversion des plus rigoureuses.

ll y a deux mois, la régularité de tes récitations, de tes génuflexions et de tes prostrations t’avait fait accomplir une bien peu visible mais ô combien radicale transformation intérieure.  On pourrait presque parler d’un yoga, à cette différence-près que là où les exercices du yoga sont sensés apporter le calme intérieur absolu et l’indépendance de l’esprit par rapport à tout discours extérieur, par rapport à toute autorité, les postures et les mantras de ce contre-yoga attisent un feu de frustration inextinguible en soi en même temps qu’ils asservissent à une autorité militaire permanente.  En toute apparence tu te signalais plus typiquement que jamais par le même pas hagard, par le même ton de voix mélancolique, par le même regard perdu dans le lointain que tout le monde t'avait toujours connu, par cet air d'éternel étudiant résigné à se passer pour toujours d'une belle situation faute d'adaptation au monde de l’entreprise.

C’est à peine si deux ou trois amis de hasard ont remarqué qu'un beau compliment, qu’un bon jeu de mots n’arrivait plus à t’arracher un seul sourire.  Les autres n'ont vu frémir en toi qu’un désir de fuite de plus dans le grandiose et dans l'idéologique.  Un château en Espagne de plus, en Andalousie cette fois-ci.  Un manège militaire imaginaire que tu déserterais dès la prochaine dépression nerveuse.  Mais le sale temps intérieur venu, au lieu de tomber de ton cheval d'orgueil comme chaque fois auparavant, tu t'es laissé chevaucher par un état second nul ne t'avait connu.

Une ex-maîtresse, pensant quand même te faire plaisir, a voulu t'inviter à une soirée dansante donnée par des poètes rap, du genre où naguère tu allais refaire provision de pep.  Non seulement tu as menacé cette demi-noire de viol correctif aux mains de ta bande, mais tu y es allé de tes remarques que tous les chanteurs-poètes, les importés comme ceux de ton pays, ceux-là même que tu avais suivi naguère de bar en bar, ne méritaient que de mourir de faim ou d’un coup de couteau au coin d’une ruelle.  Tu as failli te ramasser avec une poursuite très grave au pénal.

Mais tes faux amis sont alors intervenus en ta faveur, pour menacer tout ce beau monde qui t’en voulait de procès pour profilage islamophobe.
Tes mentors t’ont alors ordonné d’attendre d’être mieux entrainé avant de pouvoir exécuter comme il se doit un acte de rage agréable à Dieu.
Juste avant qu’ils te missent au courant de l’existence d’un débouché à ta rage, juste avant qu’ils te missent au Coran, tu avais toujours semblé un étudiant maigre, mou et rêveur comme tant d’autres.  Écœuré face aux nouvelles toujours plus mauvaises, face à la société qui se bloque toujours plus dur à tout talent vrai, à toute intention généreuse.

C’est à ce moment précis que tes faux amis du Maghreb et du Levant ont lu ta solitude et ton désarroi.  Ils t’ont procuré les explications qu’il te fallait pour devenir ce que tu es devenu. C’est là qu’ils t’ont entretenu d’un grand complot unique et pluri-millénaire à la base de tout ce que tu sens qui t’opprime, qui ne va pas dans le monde.  À la base de tout ce mensonge qu’est l’histoire de l’Occident.  À la base aussi des réussites de carrière de tous les artistes du passé et du présent que tu avais adoré, et qu’il te fallait abhorrer désormais jusqu’à vouloir les égorger.  Il te suffisait pour recouvrer tes forces de brûler toutes tes idoles, tous tes rêves, de dévisager tous les sorciers, de tous les anglo-sionistes les ayant implantés et caressés en toi par le biais de l’éducation mécréante et de tous les médias.  Tu redeviendrais alors le Calife, le successeur de Dieu sur terre en personne que tu étais avant de te faire ravir ton héritage par ces voleurs d’âmes.

Ton regard est plus timide, plus éteint, plus soumis que jamais devant toutes les autorités de ce monde qui t’écrase.  Mais d’autres autorités, des autorités déployées par ce Dieu plus grand que tous les êtres, de ce Dieu plus rusé que tous les comploteurs du monde, ont donné à ton regard meurtri une force de frappe en retour cachée.  Un espoir de revanche.  L’espoir d’être enfin du côté de ceux qui soumettent plutôt que de toujours se soumettre.  Qui soumettent, contrôlent et frappent au besoin les plus faibles et les plus doux en premier, comme le sont les trop bons vivants, les trop heureux, les chanteurs-poètes à qui tu en veux de vivre maintenant en ce bas monde où les bonheurs grands et petits ne viennent en récompense que du mal; qui soumettent et insultent les petits et les faibles sur leur passage en attendant d’en soumettre de toujours plus forts à leur autorité, à cette autorité suprême dont découlent toutes les autres, à cette autorité comme à laquelle tu as fait allégeance, à cette autorité qui monte en toi au fur et à mesure que ton âme, de récitation en récitation, se syntonise en direction du modèle parfait, Mohammed, sur qui et par qui les louanges et les prières exaucées ne cessent de pleuvoir.

Ta shahada n’a été nulle autre chose, quand il t’a fallu la commenter aux témoins présents pour témoigner du sérieux de ton vœu, que le vœu d’être du rang de ceux qui soumettent et asservissent le monde.  Des Muslims.  Pour asservir tous les autres êtres il te suffisait de te faire esclave d’un seul Dieu.

L’arabe est une langue difficile, le bon arabe du moins.  Tu n’en sais en ce moment pas beaucoup plus que ce qu’il faut pour apprécier le hurlement nasillard des muezzins dans les mégaphones des ghettos.  Et condamner toute autre musique comme mécréante.  Tu as bien mis trois mois à maîtriser la prononciation de la lette äin, en faisant l’effort guttural nécessaire pour vomir le monde entier.  Tu t’es mis martel en tête à pratiquer tes conjugaisons.  Mais quand même, tu sais que Muslim, participe actif de la quatrième forme verbale, veut dire celui qui soumet, qui musèle l’autre, ne serait-ce que le sexe autre si pour son entrainement Dieu l’a mis au rang de ceux que la société musèle, non pas celui qui se soumet lui-même aux autres.

L’Islam est musèlement ou il n’est pas.

Cela fut en fait la révélation, l’espoir de te saisir des corps et biens d’autrui, qui te conduisit à soumettre ton âme à ce Dieu hurlant par la voix du chef de bande parfait que le Coran fait renaître dans la gorge des imams.  Bien peu d’Arabes de naissance présents à ta conversion savaient assez bien l’arabe comme toi pour avoir fait eux-mêmes les premiers cette remarque grammaticale qu’ils admirèrent de ta part.  Pour la première fois de ton existence, toi le trop savant pas très riche qu’on avait toujours maudit comme tel, ils t’ont traité en érudit.

L’étude approfondie de l’arabe t’a procuré assez d’efforts intellectuels gratifiants pour accepter de devoir renoncer à ton savoir mondain.  Assez de lettres à tracer avec volupté pour renoncer aux autres activités esthétiques.  Tu étais émerveillé par le si grand nombre de synonymes disponibles pour chaque concept, autant que par le si grand nombre de sens divers d’un même mot.  La langue te semblait si poétique par elle-même que sa parole courante la plus utilitaire et la plus moraliste devait suffire en tant que poésie.  Tu allais parler au quotidien une langue sacrée, dans laquelle tout effort poétique en tant que tel était au mieux inutile, superfétatoire.  C’est dans ce sens que tes professeurs t’ont guidé.

Il est une qualité propre à l’arabe que tu as omis de remarquer : les mots n’y ont pas cette abondance de sens que tu leur prêtes, toutes les langues tant soit peu lointaines de par leur univers sémantique, du wolof au vietnamien en passant par le sanskrit, font cet effet au traducteur.  Les synonymes sont nombreux seulement pour les concepts centraux à cette culture, comme la ruse, l’exercice du pouvoir, l’extorsion.  Pour d’autres concepts non approuvés, comme ceux relatifs aux libertés fondamentales, les périphrases à utiliser sont particulièrement longues, lourdes et maladroites, ou alors on utilise des termes exotiques mal prononçables qui font bien ressentir qu’il s’agit d’idées étrangères, hérétiques.

Les mots de l’arabe sont plutôt tous à double face : un sens pour le monde extérieur, un autre sens souvent contraire ou presque pour les initiés qui en abusent.  Le mot Islam veut dire non pas selon le contexte, mais selon l’opportunité politique tantôt la pacification du monde par la soumission de soi à Dieu, tantôt la mise en coupe réglée du monde par les armes et la terreur.  Le mot djihad veut dire tantôt la concentration des efforts sur un seul point, en vue de la résolution d’un problème, tantôt la guerre, la guerre au sens le plus fasciste, la guerre totale au sens de Goebbels, la guerre de tous contre tous pour le pouvoir sur tous posée en postulat de toute existence humaine, animale ou végétale, la guerre d’extermination pour la survie.  Le mot fiqh veut dire tantôt l’acuité intellectuelle, la pénétration d’esprit, tantôt l’art de prouver n’importe quoi à partir de n’importe quoi par un usage habile des textes posés comme sacrés.  Le mot fatwa veut dire tantôt la libre expression d’une opinion personnelle, tantôt l’émission d’un bref d’assassinat de l’auteur de cette trop libre expression.  Le mot Hâq veut dire tantôt la vérité, la réalité, tantôt ce qui est orthodoxe, conforme au dogme, en dépit du bon sens, des données des cinq sens et de logique même, et qui dépend de la peine de mort pour prévaloir dans les esprits.  Il n’est pas jusqu’aux verbes auxiliaires et aux simples mots-outils qui ne participent eux aussi à cet effort de duplicité permanent.  Ma! peut signifier également l’assertion absolue ou la négation catégorique selon l’opportunité, la même phrase peut en conséquence dire aux uns que l’on croit que Jésus fut supplicié et aux autres qu’il ne le fut absolument pas.  Taqiya, selon l’opportunité, est un mot qui désigne cet effort particulier de taire la vérité en détournant le propos, ou alors le recueillement au sens religieux qui fait qu’on préfère se taire devant l’ineffable de peur de déformer la vérité.  Survivre en culture arabe, c’est maîtriser en premier lieu ce double langage.  Mais cet objectif n’était pas prioritaire aux yeux de tes enseignants.

Ils ont d’abord remarqué que tu étais sans femme, et qu’un homme sans femme à dominer n’est pas vraiment un homme.  Ils t’ont expliqué que tu étais privé du plus essentiel des plaisirs de la vie, pour t’être trop amouraché d’idoles.  Pour t’être trop épris d’idéaux, pour avoir trop caressé des rêves.  Entre autres le rêve de faire un travail artistique, d’exercer un genre de talents n’appartenant qu’à un seul Dieu.

Ils t’ont bien fait comprendre qu’une femme cela s’achète et cela se soumet non moyennant rêve comme dans les chansons mensongères des artistes à la solde des riches anglo-sionistes, mais moyennant argent.  Si tu voulais battre ces gens-là sur leur propre terrain, et acquérir ce vrai regard mâle qui seul soumet les femmes, tu devais ne plus ambitionner de travail que pour l’argent.  Ils t’ont demandé pour ta shahada de bruler symboliquement ton diplôme et de vendre tout ton matériel électronique d’enregistrement à des mécréants, contre des armes d’auto-défense qui te serviraient bien davantage quand les petits délinquants du métro feraient mine de t’agresser.  Et plus encore quand les économies occidentales s’effondreraient, et qu’il faudrait survivre tout en préparant l’arrivée triomphante des troupes islamiques qui rétabliraient l’ordre et la prospérité.

Ils t’ont fait procurer par contact un emploi de gardien de nuit dans un supermarché des alcools.  Un emploi en dessous de la table deux fois mieux payé qu’en dessus : c’était à condition que tu fermasses les yeux à certaines heures et les rouvrisses à d’autres.  Tu avais dû faire tant d’efforts pour renoncer au vin qu’ils ont dû redoubler alors de justifications.  Il te fallait aider les mécréants à se détruire par l’alcool, les drogues et autres plaisirs coupables, tout autant que toi t’en abstenir pour les soumettre le bon moment voulu.

Ce n’est que lorsque tu eus bien sacrifié ta vie d’artiste, et surtout l’ensemble de tes scrupules moraux d’humaniste occidental, que cette bande t’a procuré une femme.  Une petite noire toute dévouée, toute caressante, toute muselée, importée en fraude de Mauritanie.  Il te suffisait de contresigner la fraude, de te porter son répondant en regard de la loi de ton pays.

Tu t’es vite rendu compte qu’elle parlait un français plus élégant que le tien, semblable à celui du libre-penseur chantant qu’ils ordonnaient expressément de décapiter en toi.  Et surtout qu’elle était plus rusée que toi, qu’elle commençait à te taquiner.  Ils t’ont montré comment la gifler, comment la mater davantage, comment te faire respecter en sultan de ton haut de duplex.  Tu n’as pas remarqué que ces gens te méprisent au plus haut point, pour t’avoir classé et t’apparié avec celles qu’ils appellent sans métaphore aucune les esclaves, tandis qu’ils se réservaient la plus noble et dure tâche de dompter des gauloises blondes comme ils disent.

Tu n’as pas remarqué non plus qu’ils s’étaient réservé la petite Mauritanienne aussi en vue de la faire chanter et danser devant de plus riches que toi, que tu ne fus pour elle qu’un passeur à même de répondre de ses pots cassés éventuels devant la loi.  Quand un an plus tard jour pour jour elle ne fut plus à la maison et que tu eus reçus plusieurs appels de la part des organismes féministes locaux t’accusant de maltraitance, c’était dans leur seul et même coup.  Tout comme aussi ta première crise de nerfs de converti en présence de ton ex-maîtresse qui faillit te conduire au pénal pour des mots de trop.  Tous ces événements étaient programmés par des connaisseurs de haut vol de ton âme.

Ils ont surtout escompté l’effet qu’aurait sur toi ce court temps de bonheur purement animal et vénal qu’autorise et encourage cette foi. Ils ont bien mesuré, programmé, calculé l’envie de violence suicidaire que sa frustration subite procure.  Tout comme ils avaient escompté l’effet exact du massacre organisé de tous tes talents, de toute ta vie créative.  Bien souvent en usant de cette science interdite qu’est l’astrologie pour prévoir la date de tes déboires.  De tes pics de désir d’actes de violence gratuite contre les visages trop heureux, trop sereins, envers les artistes qu’il t’avaient fait assassiner en toi-même d’abord.

Ces gens-là dont la formation est souvent d’ingénieur incapable de se placer les pieds ne cessent de te casser les oreilles qu’ils ont appris les mathématiques avancées à l’Occident.  Tu n’as pas osé leur répondre qu’ils se sont laissé aller depuis.   Il faut que tu réalises en fait le contraire : s’il s’agit de ruser, la rigueur mathématique de leurs astuces n’a fait que gagner en perfection.  Tous ces pays tueurs de poètes regorgent d’intelligence tactique et stratégique du plus haut calibre en surplus.  Il ne leur manque que l’art d’y renoncer quand elle sert à pourrir la vie.

Le fait que maintenant tu rêves de combattre pour l’établissement d’un califat sur toute la terre n’est le résultat de l’appel d’aucun être surnaturel, tous tes nouveaux désirs présents ont été parfaitement calculés par des humains bien informés, qui ne se vantent pas en vain d’avoir connu la science de la programmation et des algorithmes bien avant les ordinateurs.

Rends-toi donc compte de la manière exacte dont a toujours procédé le genre de réseau qui t’entoure et t’enserre.  Ce mouvement a commencé il y a treize cents ans à dos de chameau, tout comme celui des Hell’s Angels a commencé il y a soixante-dix ans seulement à dos de moto.   En promettant aux vainqueurs très exactement le même genre de plaisirs,  dans le même genre de repaires fortifiés imaginaires pour la piétaille, réels pour les gradés.  Dès ses tout premiers pas le fondateur de ce réseau s’en est pris non à des riches et à des oppresseurs, mais à des artistes et des poètes.  À de plus faibles physiquement.  À de trop privilégiés par le talent.

Tu vas me dire que les Hell’s, comme leur nom l’indique, pétaradent pour le diable, alors que les tiens chevauchent pour Dieu.  Comme si le diable était autre chose que le dieu des autres qu’on abat.  Comme si un dieu unique était autre chose qu’un diable (ou un ancien dieu païen parmi d’autres, ce qui revient rigoureusement au même) ayant éliminé tous les autres et consolidé tous leurs avoirs.  Toujours est-il que la devise mise en frontispice des lettres dites prophétiques siérait très bien à n’importe quel racket de protection : «aslim, taslam».  Soumets-toi à nous (avec tous tes gens et tous tes biens), tu seras à couvert.

Tu vas m’objecter que je fais ici une caricature criminellement réductrice de ta bande, de ton mouvement.  Qu’à ce compte-là on peut dire tout aussi bien que l’entreprise capitaliste archétypale ayant inspiré toutes les autres, c’est la secte, protestante de préférence. Et la corporation multinationale première consolidant toutes les autres, l’Église catholique romaine.  C’est vrai.  La différence étant que qu’un Italien peut depuis des siècles le dire et l’écrire à propos de son Église, et un Québécois à propos des trois mille sectes qui constituent la culture de son pays.  Tandis qu’un Marocain ne peut pas le dire à propos du réseau de minarets presque tous pareils qui surmontent et surveillent son pays comme des miradors.  Tandis qu’en Italie et au Québec aussi on peut de moins en moins le dire à propos des tous récents dont les centre-villes se hérissent, sous peine de perte de toujours plus d’avantages et de moyens de survie.  Exactement comme on craint de ces deux pays de parler du crime organisé qui décide de plus en plus de tout.

Rends-toi compte de la pente descendue par toi depuis ta conversion. Ou plutôt, ta régression à la seule foi Halal, comme les Islamistes eux-mêmes aiment à le dire, certains qu’ils sont que l’être humain naît tout endoctriné à leur système comme un ordinateur livré avec son OS.  Rends-toi compte surtout de la pente descendue depuis le temps que des jeunes perdus de ton genre se donnaient à des enthousiasmes tout autres.  Mesure la pente descendue depuis le temps qu’on manifestait dans les rues pour interdire d’interdire, pas pour interdire de siffler ou de persifler.  Quand les jeunes désorientés sortaient des villes pour aller travailler dans les communes, dans les kibboutz, dans les villages africains avec les habitants, pas pour aller piller ces mêmes villages dans les rangs des bandes islamiques.  Mesure la pente descendue depuis le temps que les jeunes ayant l’âme au combat militaient dans des mouvements de lutte ouvrière, de libération culturelle, d’indépendance nationale, de justice sociale.  Quand ceux qui se faisaient avoir comme toi par des recruteurs retors allaient du moins combattre dans l’espérance, fausse il est vrai, d’un monde moins injuste, moins cruel pour les pauvres, dans l’espérance de libérer des esclaves, non pas d’en faire pour leur Dieu, non pas de pourrir la vie des petits pour la plus grande gloire des grands.  À la base de cette démarche dont je te prie par amitié pour toi de revenir, est un voeu de démission devant le malheur de monde, de renoncement à toute espérance.  Reviens sur tes pas.  Reviens sur tous tes pas tant soit peu militants ou militaires

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